SI je continuais, mon cher Aza, à prendre sur mon sommeil le temps que je te donne, je ne jouirais plus de ces moments délicieux où je n’existe que pour toi. On m’a fait reprendre mes habits de vierge, et l’on m’oblige de rester tout le jour dans une chambre remplie d’une foule de monde qui se change et se renouvelle à tout moment sans presque diminuer.
Cette dissipation involontaire m’arrache souvent malgré moi à mes tendres pensées ; mais si je perds pour quelques instants cette attention vive qui unit sans cesse mon âme à la tienne, je te retrouve bientôt dans les comparaisons avantageuses que je fais de toi avec tout ce qui m’environne.
Dans les différentes Contrées que j’ai parcourues, je n’ai point vu des Sauvages si orgueilleusement familiers que ceux-ci. Les femmes surtout me paraissent avoir une bonté méprisante qui révolte l’humanité et qui m’inspirerait peut-être autant de mépris pour elles qu’elles en témoignent pour les autres, si je les connaissais mieux.
Une d’entre elles m’occasionna hier un affront1, qui m’afflige2 encore aujourd’hui. Dans le temps que l’assemblée était la plus nombreuse, elle avait déjà parlé à plusieurs personnes sans m’apercevoir ; soit que le hasard, ou que quelqu’un m’ait fait remarquer, elle fit, en jetant les yeux sur moi, un éclat de rire, quitta précipitamment sa place, vint à moi, me fit lever, et après m’avoir tournée et retournée autant de fois que sa vivacité le lui suggéra, après avoir touché tous les morceaux de mon habit avec une attention scrupuleuse, elle fit signe à un jeune homme de s’approcher et recommença avec lui l’examen de ma figure.
Quoique je répugnasse à la liberté que l’un et l’autre se donnaient, la richesse des habits de la femme, me la faisant prendre pour une Pallas, et la magnificence de ceux du jeune homme tout couvert de plaques d’or, pour un Anqui3 ; je n’osais m’opposer à leur volonté ; mais ce Sauvage téméraire enhardi par la familiarité de la Pallas, et peut-être par ma retenue, ayant eu l’audace de porter la main sur ma gorge4, je le repoussai avec une surprise et une indignation qui lui firent connaître que j’étais mieux instruite que lui des lois de l’honnêteté.
Au cri que je fis, Déterville accourut : il n’eut pas plutôt dit quelques paroles au jeune Sauvage, que celui-ci s’appuyant d’une main sur son épaule, fit des ris si violents, que sa figure en était contrefaite5.
Le Cacique s’en débarrassa, et lui dit, en rougissant, des mots d’un ton si froid, que la gaieté du jeune homme s’évanouit, et n’ayant apparemment plus rien à répondre, il s’éloigna sans répliquer et ne revint plus.
Ô, mon cher Aza, que les mœurs de ce pays me rendent respectables celles des enfants du Soleil ! Que la témérité du jeune Anqui rappelle chèrement à mon souvenir ton tendre respect, la sage retenue et les charmes de l’honnêteté qui régnaient dans nos entretiens ! Je l’ai senti au premier moment de ta vue, chers délices de mon âme, et je le penserai toute ma vie. Toi seul réunis toutes les perfections que la nature a répandues séparément sur les humains, comme elle a rassemblé dans mon cœur tous les sentiments de tendresse et d’admiration qui m’attachent à toi jusqu’à la mort.
1. Affront : offense. 2. M'afflige : m'attriste. 3. Anqui : [Note de l'autrice] prince du Sang ; il fallait une permission de l’Inca pour porter de l’or sur les habits, et il ne le permettait qu’aux Princes du Sang royal. 4. Gorge : au XVIIe siècle, désigne la partie antérieure du cou ainsi que la poitrine. 5. Contrefaite : déformée.
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